Un texte sur la lâcheté... si courant la politique de l'autruche...

CHARLES

Je m’appelle Jean. Cette nuit, je n’ai pas trop dormi, mais ce n’est pas pour parler de moi que je veux attirer votre attention, c’est pour parler de Charles. C’est devenu un ami. Je l’admire et il m’a sauvé la vie. Quand on est sorti de la tranchée, ce matin-là, les boches avaient installé deux nouvelles mitrailleuses sur le flanc de la colline. On n’avait rien vu dans la nuit. Il pleuvait comme toujours et on s’est lancé à l’assaut. Les balles en ont fauché des camarades, qu’est ce qu’il a pu boire comme sang ce champ ce jour-là. L’assaut a été un échec. C’était il y a un an en 1916. Je suis tombé touché par une balle qui m’a blessé à la jambe. J’ai vu tous les copains faire demi-tour, me laisser seul et abandonner l’assaut. J’ai gueulé, Dieu que j’ai pu gueuler. Et puis, j’ai entendu des pas derrière moi. Des bras puissants m’ont saisi et le type m’a tiré en direction de nos lignes. C’était Charles. C’est comme ça qu’on s’est connu. Ma blessure n’était pas grave et j’ai dû revenir. Je ne sais pas si cela n’aurait pas été mieux si j’avais été amputé. Charles, il parle de tas de trucs que je ne comprends pas toujours. Il parle de Socialisme, d’ouvriers et de paysans ensemble pour faire une révolution. C’est bien gentil tout ça, mais souvent, il me fait rigoler. On voit bien qu’il est de la ville lui. S’il connaissait la campagne, il saurait que nous on n’a pas le temps de se mettre en grève. Et si on faisait grève, qui c’est qui ramasserait nos récoltes ? On a souvent lui et moi de longues discussions à ce sujet. Mais, je l’aime bien Charles. Il a sans doute raison, il sait mieux lire que moi. Il dit que c’est grâce au syndicat qu’il sait bien lire. Sinon, comme nous tous, il a abandonné l’école dès le certificat. Son syndicat, il dit qu’il a monté une bibliothèque. J’aimerais bien moi savoir lire comme lui, mais j’ai loupé mon certificat. En tout cas, je l’admire. C’est presque un monsieur parmi nous, même si c’est un ouvrier et que son grand-père était paysan comme moi. Charles, il aime les bêtes. Il a même apprivoisé un rat qui venait nous voir dans les tranchées. Il lui donne parfois des bouts de ration et c’est devenu la mascotte de notre tranchée. Il dit que ceux d’en face aussi, ils aimeraient bien rentrer, qu’ils sont aussi dans la boue, dans la mort. Charles, il m’aide à faire les lettres pour ma femme. Le petit dernier doit avoir deux ans maintenant. Si je reviens, j’appellerai le prochain Charles. Son seul défaut à Charlot, c’est que parfois, il parle trop de ses trucs de syndicat. Après l’assaut de la semaine dernière qui a été une véritable boucherie, il a dit qu’il ne fallait pas se laisser faire. Je l’aime bien Charles, mais moi j’obéis, j’en fais pas à ma tête comme lui. Il y a une demi-heure, Charles était devant moi. Je n’avais pas envie, mais j’avais un ordre. Alors, j’ai fait comme tous les gars du peloton, j’ai appuyé sur la détente et Charles s’est écroulé dans la boue.