L’ANGE GARDIEN

 Sonia est revenue de Paris il y a une semaine, après trois longues semaines d’absence. Ce matin, je l’ai surprise en train de mettre dans un carton tous ses vieux bouquins d’ésotérisme. Il y avait celui avec lequel on s’est connu. Elle m’a avoué qu’elle avait pris ces distances avec ce genre de conneries. Je n’ai rien dit et l’ai laissé porter le carton à la benne à ordure. Elle a rajouté en riant :

 — Et ne me parle plus de ton ange gardien, je t’en supplie.

L’ange, j’en ai entendu la voix pour la première fois lorsque j’étais en panne au bord de la route dans un endroit désolé grillé par le soleil. Une voix qui semblait venir de juste au dessus de ma tête. Douce, de sexe indéfinissable, elle m’a dit comment dépanner la voiture. Et j’ai pu repartir. En conduisant, je réfléchissais à la voix que j’avais entendue, mais n’ai pas trouvé d’explication satisfaisante.

J’avais fini par dire à Sonia que j’avais une sorte d’Ange gardien dont j’entendais la voix, sans ajouter trop de détails la concernant directement. On en parlait souvent, mais depuis qu’elle a jeté les livres, il n’était plus question d’aborder le sujet. De plus, l’ange est resté étrangement silencieux jusqu’à ce soir.

La seconde fois, qu’il m’a parlé, ce fut un dimanche de septembre. J’allais au marché aux livres dans une ville voisine. Je m’ennuyais beaucoup comme célibataire, et il était difficile de faire une rencontre fructueuse dans cette région perdue. Aussi, je passais mes soirées à lire, détestant la télévision que de toute façon je n’avais pas. Le marché aux livres se tenait sur une petite place aux arcades qui protégeaient du soleil les terrasses des cafés. Au milieu, en plein cagna, les malheureux marchands se relayaient entre terrasse fraîche des cafés et fournaise du stand. J’avisais une charmante brune que je n’avais jamais vue auparavant. Elle était juste devant moi, sur l’autre allée à discuter du prix d’un bouquin qu’elle tenait à la main et semblait hésiter. La voix venue d’en haut se fit entendre de façon autoritaire :

 — Elle va aimer ce livre, mais pour qu’elle l’achète, il faut que tu lui dises qu’il est le meilleur de cet auteur. Le vendeur peut baisser de moitié. Va la voir !

Je suis ordinairement timide et aborde rarement des inconnus, mais je me suis senti obligé de passer dans l’autre allée et de m’approcher d’elle en lui disant :

 — Il est excellent, c’est son meilleur, vous ne le regretterez pas.

 — Mais il est cher

 — Marchandez ! Dis-je à mi-voix pour que le marchand ne m’entende pas. Il vaut la moitié de ce qu’il en demande.

Puis, je m’éloignais, embarrassé. Je m’étais aperçu en jetant un coup d’œil sur la couverture que l’auteur m’était parfaitement inconnu.

Je me mis à la terrasse d’un café plus loin et la cherchait des yeux, elle avait disparu. Tout en sirotant mon pastaga, je commençais à trouver bizarre d’entendre des voix comme cela. La fille était belle et je sentais que j’aurais pu continuer la discussion. La timidité est une foutue maladie. Et j’étais perplexe quand à l’origine de cette voix. Elle était tellement réelle. Il n’y avait jamais eu de cas de schizophrénie dans ma famille, et je n’avais nulle envie d’être le premier.

Le lendemain, je retournai dans cette même ville, car c’était le seul endroit où trouver un boulanger ouvert. Il devait être presque midi et il n’y avait plus de pain. Je sortais dépité.

Encore des nouilles au menu de midi. J’étais sur le pas de la porte de la boulangerie quand la voix me dit d’aller m’asseoir en terrasse sur cette même place où avait eu lieu le marché la veille. Comme un robot, j’obéis. Jusqu'à présent, cette voix ne me portait pas tort. Pendant que je marchais dans les rues presque désertes en direction de la place, je me posais des questions quand à l’origine de cette voix.

 — Je suis ton ange gardien !

La réponse venue de nulle part me fit sursauter. Malgré moi, à voix haute je répétais :

 — Un ange gardien ?

 — Oui. Va t’asseoir en terrasse et laisse faire les choses.

La voix se tut et j’arrivai sur la place. Le café venait d’ouvrir. J’étais le premier client. Je commandais une noisette.

Je ne l’ai pas entendue arriver. Elle est venue de derrière moi et je l’ai entendue dire :

 — Je peux m’asseoir ?

Je me suis retourné. C’était elle, la fille de la veille. Elle avait un grand sourire. Je lui ai désigné la chaise en face de la mienne.

 — J’ai déjà entièrement fini le livre que vous m’avez conseillé. Je n’ai jamais rien lu d’aussi passionnant. J’en ai oublié de dîner hier. Vous avez l’air de vous y connaître.

Je bredouillais en mentant comme un ministre :

 — Je l’ai lu il y a longtemps, mais il m’avait beaucoup marqué. Mais je dois vous avouer que je lis tellement de choses que je ne me souviens plus exactement de quoi il parle.

 — Des anges gardiens. C’est un très beau livre. Je vous remercie.

Je changeais brusquement de conversation pour éviter ce terrain glissant.

 — Vous êtes de passage ?

 — Non, je suis nouvelle arrivante. Je fais un stage d’ébéniste. Je sais que ce n’est pas très courant pour une femme, mais je veux me spécialiser en création de meubles d’art. Je loue un studio ici. C’est ma première journée. Vous habitez ici ?

La conversation suivit son cours, elle commanda un sandwich avec une boisson, puis vers une heure prit congé de moi. En ce peu de temps, elle m’avait donné son téléphone et m’avait invité chez elle prendre le thé le samedi suivant. On avait l’impression de bien se connaître.

Je suis rentré chez moi troublé. Mon ange gardien me plaisait vraiment.

Au cours de la semaine, j’entendis une fois la voix en voiture. C’était à la tombée de la nuit et j’allais aborder un virage en étant pressé. La voix me dit :

 — Ralentis !

Je freinais. Dans le virage traversa alors l’air de rien un troupeau de sanglier. Il n’y avait plus de doute, la voix était bien celle de mon ange gardien. C’était proprement incroyable.

Le samedi suivant, à cinq heures, j’allais prendre le thé dans son petit studio. Après le thé qui dura longtemps, ce fut l’apéritif et elle m’invita à rester dîner. Je la vis préparer la cuisine pendant que je buvais un dernier Martini. Elle était magnifique cette fille, mais j’étais trop timide pour oser brusquer les choses. J’entendis la voix à nouveau qui me dit :

 — Lève-toi !

Je me levais.

 — Va vers elle et ne dis rien.

Elle me tournait le dos en train de remuer la préparation pour les lasagnes. J’avançais en silence et arrivais derrière elle.

 — Mets-lui une main au cul !

Là je trouvais que la voix avait du culot pour un ange et me mis à trembler. La voix continua :

 — Fais ce que je te dis. Je suis ton ange gardien.

J’avançais la main et la posais sur ces fesses, sûr de me prendre une tarte en retour. Elle ne réagit pas. La voix se fit à nouveau entendre :

 — Caresse là idiot !

 Je commençais à caresser les adorables rondeurs tout en tremblotant. Elle posa la cuillère de bois dans la sauteuse, se retourna, prit ma tête entre ses mains et à ma grande surprise, en faisant un petit sourire, m’embrassa. Puis elle me dit :

 — Tu as mis le temps. Va t’asseoir, c’est presque prêt.

Cette nuit-là, je ne suis pas rentré chez moi.

La voix m’a accompagné pendant toutes les semaines qui ont suivi. À chaque fois, elle me disait quoi faire dans une situation périlleuse où simplement pour m’attacher davantage à Sonia (c’était le nom de ma nouvelle compagne). Lorsque je lui ai dit que j’avais mon ange gardien personnel, ce fut une longue nuit de discussion.

Il a fallu qu’elle parte faire ce stage à Paris, elle n’avait pas le choix. Trois longues semaines d’absence.

Ce soir, la voix m’a ordonné de jouer à des jeux érotiques avec Sonia en l’attachant sur le lit avec ses foulards de soie qu’elle porte l’hiver. J’ai fait ce que mon ange gardien voulait. Il m’a dit de me placer derrière elle. Facile, le lit ne touche le mur que sur un côté. J’ai obéi. Maintenant, il me reste un foulard à la main. La voix m’avait ordonné d’en prendre cinq et m’avait dit d’attacher pieds et mains aux montants du lit. Une fois derrière je ne sais pas quoi faire, mais j’entends à nouveau distinctement la voix autoritaire de mon ange gardien. Il dit simplement :

  — Étrangle-la.